Paroisse Notre-Dame de l'Eau Vive

Homélie de Mgr Jean-Charles Dufour du 16 juin 2013


11e dimanche ordinaire

Au grand séminaire, on avait un confrère qui parlait tout seul dans sa chambre.  Un bon jour, un séminariste alla frapper à sa porte pour lui dire :   « Ulysse, tu parles tout seul. » Il a protesté de toutes ses forces, bien sûr! Mais aussitôt qu’il referma sa porte, le séminariste l’entendit dire : « Ils sont terribles, ils s’en viennent me dire que je parle tout seul! » 

C’est un peu ce que fait Simon, dans l’évangile;  il se parle en lui-même.  Mais souvent, dans ce temps-là,  notre corps nous trahit :  un geste nerveux, un regard révélateur,  une mâchoire qui se durcit.  « Ça lui paraissait dans la face » qu’il méprisait cette femme qui lavait les pieds de Jésus.  Et Jésus n’aime jamais qu’on considère les autres comme des « pas bons ».  La semaine dernière, dans l’évangile, Jésus se comparait à un berger qui a cent brebis, qui en perd une, qui laisse-là les 99 justes pour partir  à la recherche de la brebis perdue.  N’est-il pas vrai que, spontanément, on est porté à se ranger du côté des 99 justes  plutôt que de nous considérer comme la brebis perdue?  

« Simon, j’ai quelque chose à te dire ».  Ce n’est pas la phrase la plus importante de l’évangile, mais j’ai le goût  qu’on s’y arrête un peu.  Quand j’étais jeune, le curé chez nous avait un perroquet.  Ça nous fascinait de voir que le perroquet parlait et qu’il imitait à la perfection le rire du curé.     Il connaissait le nom de la ménagère, et parfois, il passait en revue tout le répertoire de ses intonations.   « Simon, j’ai quelque chose à te dire ».  Quel ton Jésus a-t-il pris? Un ton détaché, sévère, affectueux.

Et il n’y a rien qui le laisse supposer dans l’évangile que Jésus était en colère.  Quand il l’est,  ça paraît.   Simon se parle en lui-même et Jésus lui pose une question pour qu’il continue de s’interroger intérieurement.  Il l’a fait puisque, en réponse à la question de Jésus, il répond : « C’est celui à qui il a remis davantage ».  Puis, sur le même ton affectueux, Jésus fait un parallèle entre  le jugement accusateur de Simon et les gestes de la femme pécheresse.

Il nous arrive sans doute parfois de ressembler à Simon et de porter, intérieurement,  sur les autres des jugements sévères en nous considérant comme étant bien meilleur qu’eux.   Et Jésus, affectueusement, continue de nous donner sa Parole  pour nous aider à réfléchir et à trouver les réponses justes.

Simon arrête son regard seulement sur ce qui se voit.  Pour lui, cette femme n’est qu’une pécheresse et si Jésus était vraiment un prophète, il devrait savoir, mieux que n’importe qui, qui est cette femme à ses pieds.  Il ressemble au fils aîné dans la parabole de l’enfant prodigue qui, non seulement ne reconnaît plus son père, mais qui ne voit dans son jeune frère qu’un débauché.

Contrairement à ce que pense Simon,  Jésus  se révèle comme un vrai prophète. C’est certain qu’il connaît cette femme!  Il n’est pas sans savoir que le parfum très précieux dont elle se sert n’a pas été acquis de la meilleure manière.   Mais, il va bien plus loin que Simon.  En regardant  les gestes de la femme, il voit tout ce qui se passe dans son cœur.   Si elle mouille ses pieds de ses larmes et les essuie de ses cheveux,  si elle les embrasse et y verse du parfum, c’est qu’elle est malheureuse et qu’elle regrette son passé.   « C’est à cause de son grand amour », dit Jésus.   Il n’en faut pas plus: il lui pardonne!  Simon et ses invités enfermaient la femme dans son passé!  Jésus, lui,  lui ouvre un avenir en lui permettant de vivre le meilleur d’elle-même et de faire la preuve de sa capacité d’aimer.

L’histoire de Simon nous concerne.  Je pense que le bon Dieu continue de s’inquiéter quand on s’attarde à regarder ce que les autres ont à changer dans leur vie sans voir ce qu’il y aurait à changer dans nos vies à nous.

Chaque fois que nous pointons du doigt les erreurs des  autres, nous nous empêchons de penser que le bon Dieu voit nos travers à nous sans s’empresser de nous en faire le reproche.

Jésus nous regarde comme il a regardé la femme pécheresse.  Il ne s’embarrasse pour trop de nos faiblesses et contemple bien plus notre capacité d’aimer.  Plus nous cherchons à aimer, plus nous devenons semblables à lui.   Et plus nous devenons semblables à lui, plus nous sommes en mesure de voir les autres et de nous voir dans notre capacité d’aimer.  Et plus nous apprenons à nous regarder dans notre capacité d’aimer, plus nous devenons, comme Jésus, des êtres de pardon, capables de nous pardonner à nous-mêmes autant qu’aux autres et d’aller en paix dans le monde que nous habitons.

Pendant notre célébration, demandons au Seigneur la capacité de voir les forces d’aimer qu’il y a dans les autres,  de mieux voir cette force d’aimer qui est en nous en nous permettant de la mettre en œuvre dans le quotidien de nos vies.