Paroisse Notre-Dame de l'Eau Vive

Homélie de Mgr Jean-Charles Dufour du 13 juin 2010


11e dimanche ordinaire

Au grand séminaire, on avait un confrère qui parlait souvent tout seul dans sa chambre.  Un jour, un séminariste alla frapper à sa porte pour lui dire :   « Ulysse, tu parles tout seul. »  Bien sûr, il a protesté de toutes ses forces! Mais aussitôt qu’il referma sa porte, le séminariste l’entendit dire : « Ils sont terribles, ils s’en viennent me dire que je parle tout seul! »  

On peut dire la même chose de Simon, le pharisien.  Il ne prend pas la parole, mais il avait sans doute un langage corporel qui traduisait sa pensée.   Il protestait par en-dedans.   « Ça lui paraissait dans la face » qu’il méprisait cette femme qui lavait les pieds de Jésus qui ne manque pas sa chance de lui donner et de nous donner à nous aussi un bel enseignement.

« Simon, j’ai quelque chose à te dire ».  Ce n’est pas la phrase la plus importante de l’évangile, mais j’ai le goût  qu’on s’y arrête un peu.  Quand j’étais jeune, le curé chez nous avait un perroquet.  Ça nous fascinait : il  imitait le rire du curé à la perfection; il connaissait le nom de la ménagère « Monique » et, parfois,  il passait en revue tout le répertoire de ses intonations :    « Monique »,  « Monique »,  « Monique ».  On peut se demander quel ton Jésus a pris pour dire « Simon, j’ai quelque chose à te dire ». A-t-il dit : (sévère) : « Simon, j’ai quelque chose à te dire » ou  (Affectueux)  « Simon, j’ai quelque chose à te dire. »

Je ne pense pas que Jésus a pris un ton sévère; il n’y a rien qui le laisse supposer dans l’évangile.   Mais, comme Simon se parle intérieurement,  Jésus veut lui aider à poursuivre sa réflexion en lui racontant  l’histoire d’un maître qui remet leurs dettes à deux débiteurs en terminant par une question :  « Lequel des deux l’aimera davantage? »   On voit que Simon a réfléchi parce qu’il donne une réponse juste à Jésus.  Toujours  sur le même ton affectueux, Jésus fait un parallèle entre Simon qui a manqué à son devoir d’hospitalité et les gestes de la femme pécheresse.

Il nous arrive sans doute parfois de ressembler à Simon et de porter, intérieurement,  sur les autres des jugements sévères.  Simon arrête son regard, comme nous le faisons,  seulement sur ce qui se voit.  Pour lui, cette femme n’est qu’une pécheresse et si Jésus était vraiment un prophète, il devrait savoir, mieux que n’importe qui, qui est cette femme à ses pieds.   Il ressemble  au fils aîné dans la parabole de l’enfant prodigue qui, non seulement ne reconnaît plus son père, mais qui voit dans le plus jeune, non pas un frère, mais un débauché.  

 

Comme il l’a fait pour Simon, Jésus continue toujours de nous donner sa Parole pour nous inviter à poursuivre notre réflexion de telle sorte qu’on apprenne  à changer notre regard sur les autres.

Contrairement à ce que pense Simon, Jésus  se révèle comme un vrai prophète. C’est certain qu’il connaît cette femme!  Il n’est pas sans savoir que le parfum très précieux dont elle se sert a été acquis par des gestes immoraux.   Mais, en regardant  la femme et les gestes qu’elle pose, il voit tout ce qui se passe dans son cœur.   Si elle pleure, c’est qu’elle est malheureuse et qu’elle regrette son passé.  Si elle mouille ses pieds de ses larmes et les essuie de ses cheveux,  si elle les embrasse et y verse du parfum, c’est pour manifester son grand amour.  Il n’en faut pas plus pour Jésus : il lui pardonne!  Simon et ses invités enfermaient la femme dans son passé!  Jésus, lui,  lui ouvre un avenir en lui permettant de vivre le meilleur d’elle-même et de faire la preuve de sa capacité d’aimer.

Dans le récit des apparitions à Bernadette, Marie lui demande  d’aller gratter le sol au fond d’une grotte où on conduisait les cochons,  une grotte sale et obscure.  Tout un contraste!  Marie, la femme sans péché, l’Immaculée et cette grotte sale et obscure.  Nous sommes devant la même scène aujourd’hui : Jésus, le fils de Dieu incarné, Jésus sans péché, et une pécheresse,  symbole de nos misères à nous.  Jésus, on le voit encore dans l’évangile, c’est Dieu qui vient nous rejoindre au cœur de nos misères et de nos causes perdues.

Jésus nous regarde comme il a regardé la femme pécheresse.  Il ne s’embarrasse pour trop de nos faiblesses, petites ou grandes, et contemple bien plus notre capacité d’aimer.  Plus nous cherchons à aimer, plus nous lui ressemblons. Et plus nous lui ressemblons, plus nous sommes en mesure de regarder les autres dans leur capacité d’aimer. Et plus nous apprenons à nous regarder dans notre capacité d’aimer, plus nous devenons, comme Jésus, des êtres de pardon, capables de nous pardonner à nous-mêmes autant qu’aux autres et d’aller en paix dans le monde que nous habitons.

Le Seigneur sait combien il y a d’ombre en nous, et il voit notre capacité d’aimer. Demandons-lui de venir nous aider en nous permettant de mieux voir cette force d’amour qui est en nous et en nous permettant de la mettre en œuvre dans le quotidien de nos vies.

Poursuivons notre prière.