Paroisse Notre-Dame de l'Eau Vive

Homélie de Mgr Jean-Charles Dufour du 31 mars 2009


Célébration communautaire du pardon

Il y avait une fois un cirque qui donnait un spectacle en bordure d’un village lorsqu’un incendie éclata.  Tout de suite, le directeur du cirque demanda au clown, qui était déjà prêt pour le spectacle, d’aller au village pour demander du secours.  C’était très dangereux parce qu’il y avait une grande sécheresse et que l’incendie pouvait se propager jusqu’aux premières maisons.  Alors le clown se précipita vers le village en demandant aux gens de venir prêter main-forte aux gens du cirque en détresse.  Mais les villageois prirent l’appel du clown pour un excellent numéro publicitaire.  Ils applaudirent et rirent aux larmes.  Le clown avait beau essayer de raisonner sérieusement la population en affirmant que le cirque était vraiment en flammes, mais ses supplications ne faisaient qu’augmenter le rire de la foule qui trouvait qu’il jouait admirablement bien son rôle.  Les rires furent interrompus par le feu qui avait déjà atteint les premières maisons. 

En méditant l’évangile, je me suis demandé si ce n’était pas ce qui était arrivé à Jésus.  Il disait qu’il était venu apporter le feu sur la terre et qu’il avait bien hâte que ce feu soit allumé.  Mais on ne l’a pas cru.  Comme le directeur du cirque, le Père avait envoyé son propre Fils dans le monde pour nous livrer un message extrêmement important, mais les dernières pages de l’évangile nous montrent qu’on l’a traité comme un clown.  On voit les  chefs qui ricanent, les soldats qui se moquent, qui l’affublent d’un drap écarlate, lui mettent une couronne sur la tête, un roseau en guise de sceptre dans les mains.  On le malmène de toutes sortes de manières.  On peut dire qu’on est en pleine dérision. 

Quand on va au cirque, on est certain de voir un clown qui se casse la gueule tout le temps, qui reçoit de coups de pieds dans le derrière, des tartes à la crème dans la face et plein de seaux d’eau.  Ça nous fait bien rire et ça nous soulage.  Pourquoi ça nous soulage?

Parce que c’est sur lui, et pas sur nous autres, que tombent tous les malheurs que nous redoutons :  la peur de nous casser la gueule, de perdre la face, de ne jamais être à la hauteur, la peur d’être trop maladroit,  de tomber tout le temps.  En plus, c’est sur lui que nous pouvons nous défouler de ce qu’on aimerait faire mais qu’on ose pas faire comme :  donner une bonne jambette à celui qui nous tombe sur les nerfs, une bonne volée à celui qui nous a fait du tort, nous venger d’un mal qui nous a été fait, et on pourrait continuer.

Au fond, le clown, comme Jésus sur la croix, vient nous révéler notre vrai visage : nos peurs, nos faiblesses, nos blessures, nos fautes les plus secrètes.   Le peintre Georges Rouault a produit plusieurs tableaux représentant des clowns, parce que, disait-il, ils traduisaient bien la souffrance ou la détresse humaine.  Profondément chrétien, il  reconnaissait dans cette humanité souffrante le visage du Christ.

 « Arrivé au lieu dit « le Crâne », ils l’y crucifièrent ainsi que les deux malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche ». La croix nous présente un visage blasphématoire de notre Dieu :  le visage d’un Dieu moqué,  d’un Dieu apparemment tout impuissant, d’un Dieu terriblement humain, le visage d’un Dieu réduit à rien, qui a pris la place du dernier des hommes, crucifié entre deux voleurs, le visage de celui qui n’a pas retenu le rang qui l’égalait à Dieu, pour devenir notre frère, par amour.

Au cirque, s’il est toujours battu, le clown n’est jamais vaincu.  Il finit toujours par se relever pour recommencer à faire rire les enfants.  Le Christ aussi a été battu, mais il n’a pas été vaincu!  Il s’est relevé!  Il est ressuscité!   Il est toujours vivant  pour embraser et traverser toutes les vies : celles des vaincus et celle des vainqueurs, celles des loosers et celles des winners, celles des victimes  et celles des bourreaux. 

« Père, pardonne-leur, dit-il, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ».  Voilà celui qui est notre Dieu.  Celui qui nous aime d’un amour tellement fou qu’on a du mal à comprendre; celui qui, ce soir, vient embraser nos vies de tout son amour, en nous libérant de nos fautes comme on n’ose pas l’imaginer.   .

Vous avez peut-être remarqué que celui qu’on appelle le bon larron ne demande pas à Jésus d’être libéré de sa croix.  Il demande tout simplement à Jésus de se souvenir de lui quand il reviendra comme roi. Et Jésus le sauve en lui disant : « Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis ».  Jésus ne vient pas ce soir nous libérer de nos croix, mais nous libérer par sa croix, par la plus grande preuve d’amour qu’on puisse imaginer.

Aussi, prenons maintenant un moment de silence pour écouter Jésus nous redire, à nouveau, dans le plus intime de notre cœur : « Père, pardonne-leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. »